Hommages à Jean-Claude Carrière par Jean Varela et Jacky Vilacèque


« Un homme est mort » écrivait-il pour Jacques Deray.

La simplicité brutale de cette nécrologie lui aurait plu. Il était digne plus que tout autre de ce beau nom d’Homme. Homme total, lui qui disait « vouloir tout dire à tout le monde », le fit. Historien, acteur, scénariste, chanteur et surtout curieux, de cette belle curiosité qui découvre, apprend, pour mieux dire à l’Autre, « à tout le monde » encore.

Homme du livre « n’espérez pas vous débarrasser du livre ! » proclamait-il en 2009 avec son ami Umberto Eco, belle adresse aux bibliophiles dont il fut et avec quel génie.

Lui qui fit chanter «  les petites femmes de Paris », gardait son cœur d’enfant pour une seule : la Femme allongée, montagne superbe au couchant, qui abritait, nichée en son flanc, la source : Colombières où « le livre était rare ».

Ecoutons-le citer Rilke : « je ne sais absolument rien, rien je le sens de ce que je devrais savoir... Il est tant de choses dont un vieil homme devrait vous parler... Les étoiles par exemple ». Il nous guide encore et toujours.

Il est écrit sur une vielle tombe du Midi : « il est parti compter les étoiles, il reviendra quand il aura fini ».

Nous saurons l’attendre.

Jean VARELA


Bien sûr il y avait autour de lui cette effarante constellation de noms illustres et qui, partout, l’accompagnait… Les plus grands cinéastes, les plus imposants acteurs, les plus inattendus penseurs… Luis Bunuel et Milos Forman, Gérard Depardieu et Isabella Rossellini, Umberto Eco et le Dalaï Lama… Oui, il y avait autour de lui cette extraordinaire aura faite d’amitiés, de collaborations, de textes écrits comme à la volée au gré d‘un insatiable appétit de savoir, de comprendre et puis de faire aimer ce qu’il avait su et compris… Mais pour nous, Jean-Claude Carrière était d’abord le président. Plus de trente ans qu’il incarnait le Printemps des Comédiens. Et si c’était un évident honneur d’avoir Jean-Claude Carrière pour président, il n’était certes pas un président d’honneur.

Car pendant ces trois décennies, il aura ouvert pour le petit festival naissant, puis pour ce Printemps devenu deuxième festival de France, son inépuisable carnet d’adresses, mis à sa disposition le réseau sans fin de ses amitiés. C’est peu dire que Jean-Claude Carrière connaissait tout le monde. Même dans les domaines où on l’attendait le moins. Le jazz manouche et Django Reinhardt, par exemple, auquel, il y a dix ans, le Printemps avait consacré une soirée… Loin de Forman, de Haneke, de Peter Brook ? Certes… « Mais justement, disait Jean-Claude Carrière, voix toujours paisible, quand mon père avait acheté un café dans la banlieue parisienne, il y avait à côté un camp gitan. Et le soir, Django et ses amis venaient jouer dans le bistrot ». Et de fournir le numéro de téléphone qui manquait encore pour contacter le dernier musicien…

Il était ainsi, Jean-Claude Carrière. Les pieds dans la terre âpre de Colombières-sur-Orb, la veste ostensiblement paysanne,  la tête ouverte à tous les bruits du monde. Pas une année, ou presque, où il n’est venu apporter au Printemps quelque cadeau glané à l’autre bout de la planète. Un morceau de Mahabharata dont il pouvait dévider, sans jamais un regard sur quelque anti-sèche, l’invraisemblable litanie des noms imprononçables ; une légende persane dont il aimait tant la poésie ailée ; des pages de Chateaubriand dont l’élégante vacherie l’enchantait.

Il s’attablait ensuite sous les pins, à l’ombre du théâtre qui porte son nom, convive gourmand, unanimement courtois, indéfectiblement simple, racontant La Flûte Enchantée vue par Peter Brook ou le cycle biologique des cigales qui crissaient au dessus des têtes. Et puis il repartait, parce qu’on l’appelait de Los Angeles pour lui remettre un Oscar, ou de l’Elysée pour être le compagnon érudit du président de la République lors d’un voyage en Inde.

Voici l’homme qui s’en va. L’ami qui nous quitte. Pour le Printemps, ce n’est pas une page qui se tourne, c’est un gouffre qui s’ouvre sous nos pas.  Mais peut-être, peut-être, allez savoir, lui qui à dix ans se faisait offrir un Bouddha en cadeau de Noël, trouvera-t-il le moyen de se réincarner en oiseau de passage. Nous prêterons l’oreille. Avec lui, on ne sait jamais…

Jacky VILACEQUE au nom de toute l’équipe du Printemps des Comédiens